Il y a les espèces sociales dites primitives, dont nous faisons partie et les espèces sociales évoluées, les sociétés d'insectes. Ce sont d'ailleurs ces derniers qui ont inventé la vie en société il y a environ 200 millions d'années.
Tous les insectes ne sont pas sociaux : vous ne verrez jamais de colonies de cafards, de moustiques, de sauterelles ou de papillons, tout au plus des regroupements temporaires en cas d'abondance de nourriture.
Sur 750 000 espèces d'insectes, seules 13 000 sont sociales. Ce sont certains hyménoptères (abeilles, guêpes, bourdons, fourmis) et certains isoptères (termites). Leur succès peut être illustré par le fait qu'à elles seules, elles représentent plus de la moitié de la biomasse totale des insectes. Plus incroyable, en biomasse toujours, on considère que celle des fourmis est à peu près identique à celle de l'espèce humaine !
Super cités
Bref, ces insectes sont aujourd'hui les champions de la vie sociale. Ils ont bâti de véritables sociétés ultra-organisées abritant parfois des centaines de millions d'individus spécialisés : les reines, les guerriers, les bâtisseurs, les jardiniers, les nourrices...
Ces sociétés sont rassemblées dans les structures, parfois gigantesques, qu'elles ont construites : des réseaux de tunnels souterrains pour les fourmis, des alvéoles de cires pour les abeilles, des monticules de terre et de salive cuits par le soleil pour les termites. Le tout dans des dimensions étonnantes. Par exemple, les termitières peuvent atteindre 6 m de haut, et leur diamètre à la base, jusqu'à 30 m !
Côté population, les "colonies" d'insectes n'ont rien à envier à nos mégapoles : une société d'abeilles compte en moyenne entre 25 000 et 30 000 insectes. Certaines ruches domestiques peuvent contenir jusqu'à 80 000 abeilles. On est cependant loin des records de population détenus par les fourmis : une fourmilière géante au Japon, répartie entre 45 000 nids reliés les uns aux autres, abrite 300 millions de fourmis et un million de reines ! Dans ces sociétés, certains individus sont spécialisés dans la reproduction, tandis que les autres, stériles, sont chargés des tâches de bâtissage, nourrissage et défense.
Si évoluées que l'individu n'existe plus
Ces "supersociétés" sont-elles si super que ça ? Ces mondes n'ont pourtant rien d'humain. Car ce type de société a son revers : l'individu isolé n'est plus grand-chose. Par exemple, une abeille isolée de sa colonie dépérit en quelques jours Spécialisée dans une tâche particulière, elle est incapable de subvenir à tous ses besoins. Prêt à se sacrifier, à renoncer à sa sexualité, l'individu n'est plus qu'une pièce d'un superorganisme social.
2. Caractéristiques des sociétés d'insectes
Qui gouverne dans une fourmilière, une termitière ou un essaim ? Une reine. Elle passe sa vie à pondre. Par exemple, la reine des abeilles pond un ½uf toutes les 40 secondes.
Deux tâches : pondre et émettre des phéromones
Il faut dire que juste avant de fonder sa société, elle s'est accouplée et a rempli sa "spermathèque" (une sorte de poche) de spermatozoïdes. De quoi donner naissance à des milliers voire des millions d'½ufs, fécondés ou non, selon les besoins de la société. Fécondés, ils donneront des femelles, dans le cas contraire, ils deviendront des mâles. Chez les termites, la reine n'est pas seule : un roi est présent à ses côtés. Mais il ne "sert" qu'à la reproduction et ne règne pas.
Autre tâche d'importance pour la chef du groupe : émettre des phéromones, des sortes d'hormones volatiles qui assurent la cohésion du clan. Chez les abeilles, ces substances bloquent notamment les ovaires des ouvrières, et empêchent celles-ci de nourrir trop longtemps les larves à la gelée royale, ce qui aurait pour effet de les transformer en reine. Bref, ces sociétés d'insectes sont en réalité des monarchies où la reine contrôle tout.
Attention cependant à ne pas attribuer à la reine un pouvoir qu'elle ne possède pas : les colonies ont une organisation sociale complexe qui apparaît grâce aux nombreuses interactions entre les insectes. On parle alors d'intelligence collective, pour décrire la manière dont ce comportement collectif complexe apparaît. Et cette intelligence collective n'est pas dirigée par la reine.
Comment devient-on reine ? Déjà bien sûr, il faut être une femelle. Ensuite, il faut être sexué. Or, cela n'est pas si évident chez ces insectes. Là encore, c'est la reine qui décide. En temps normal, elle pond des ½ufs qui donneront naissance à des individus stériles. Pour donner des adultes sexués, les larves doivent avoir un régime spécial (gelée royale pour les abeilles, beaucoup de nourriture pour les fourmis), sans quoi elles deviennent de simples ouvrières.
Or, là encore, c'est la reine en place qui "décide", grâce à l'émission de phéromones, du régime alimentaire auquel seront voués ses petits. Elle ne donne naissance à des individus ailés et aptes à se reproduire qu'en cas de surpopulation : une nouvelle reine n'entrera pas en compétition avec elle, mais essaimera : elle emportera une partie des insectes, pour aller former une colonie ailleurs. Et pas question de former une concurrente en pérdiode de disette !
Les ouvrières
Outre sa majesté, une fourmilière, termitière ou essaim ne pourrait fonctionner sans les ouvrières. Celles si sont exclusivement des femelles (sauf chez les termites où on trouve aussi des ouvriers) et surtout, sont stériles, afin de ne pas concurrencer la reine.
Toutes ces travailleuses sont vouées à une vie de labeur. Mais il ne s'agit pas de travailler "au hasard" : au sein des sociétés d'insectes, la division des tâches est très organisée. Elevage et nourrissage des jeunes, nettoyage des couvains, construction et réparation du nid, soins apportés à la reine, défense, recherche de nourriture... Bref, les activités ne manquent pas.
Des travailleuses au physique adéquat
Mais alors, dans un édifice qui peut compter des centaines de milliers d'individus, qui décide qui fait quoi ? Chez les abeilles, c'est l'âge des ouvrières qui détermine leurs tâches. Selon leur âge, en effet, certaines de leurs glandes travaillent plus ou moins. Peu après sa naissance, les ouvrières sont préposées au ménage, ensuite, elles s'occupent de nourrir les larves et de ventiler la ruche. Et enfin, à 21 jours, elles sortent et partent à la recherche de pollen et de nectar.
Chez les fourmis, il existe 3 types de travailleuses : les ouvrières minor, les plus petites, qui s'occupent des couvains et de la reine. Les media, qui s'occupent de la "culture" d'un champignon dont elles se nourrissent. Et les major, plus grosses, qui sont en quelque sorte des soldats. Parfois, chez certaines espèces, ces castes sont très différenciées : les major ont une tête aplatie, ou des mandibules recourbées en sabre.
Chez les fourmis, il existe 3 types de travailleuses. Photo © Scott Bauer
Chez les termites, le polymorphisme entre les castes est encore plus marqué. Outre les ouvriers, il existe également des termites soldats spécialisés à l'extrême dans l'art de la défense : mandibules munies de dents très dures, sécrétions chimiques mortelles... Leur tête hypertrophiée ne leur permet pas de se nourrir seuls.
Pourquoi être minor plutôt que major? Ou ouvrier plutôt que soldat ? C'est la façon dont les larves ont été nourries qui détermine leur caste. Donc d'une certaine manière, c'est la reine qui, là encore, fait office de patron grâce à ses phéromones.
La communication
Les succès de la coopération chez les hyménoptères est certes une conséquence de la division efficace du travail, mais aussi de systèmes de communication extrêmement perfectionnés.
En effet, la vie sociale implique la circulation d'informations entre les individus d'une même société. Les signaux peuvent être de différente nature (visuels, sonores, olfactifs, tactiles). Les fourmis pas exemple, communiquent essentiellement grâce à des signaux olfactifs. On nomme ces substances des phéromones. Chez les insectes, on connaît 63 glandes exocrines capables de synthétiser ces molécules, dont 39 chez les fourmis. Des usines chimiques ambulantes !
Paroles chimiques et pas de danse
Parmi les molécules servant à la communication, les phéromones de piste. Elles permettent le regroupement des ouvrières à un endroit précis, comme une source nourriture par exemple. La piste est "marquée" par une fourmi qui a déjà réalisé l'itinéraire et qui en est revenue en frottant l'extrémité de son abdomen contre le sol, dessinant ainsi un chemin chimique.
"A l'intérieur de la ruche, les abeilles se renseignent grâce aux vibrations créées par leurs battements d'ailes"
Les fourmis peuvent également émettre des phéromones d'alarme, grâce à des glandes situées près des mandibules. Ce sont des molécules très volatiles qui induisent un comportement agressif chez leurs congénères : les ouvrières prennent alors des attitudes menaçantes, et attaquent l'ennemi.
Chez les abeilles, on communique bien sûr par phéromones, mais aussi beaucoup par la danse : c'est grâce à des figures en "huit" ou en rond, effectuées sous un angle précis par rapport au Soleil, que les ouvrières indiquent à leurs congénères où se trouve le champ de fleur le plus proche. A l'intérieur de la ruche, elles se renseignent aussi grâce aux vibrations créées par leurs battements d'ailes.
Enfin, tous les insectes sociaux pratiquent la trophallaxie : il s'agit d'un "bouche à bouche" au cours duquel l'un des insectes régurgite son déjeuner pour le donner à l'autre. Plus qu'un simple échange de nourriture, il s'agit d'un partage d'informations.
3. De l'intérêt de vivre en groupe
"Chez les insectes sociaux, les s½urs sont génétiquement plus proches que les mères et filles entre elles ! "
Toutes les sociétés de vertébrés ont un point commun : le goût de l'individualisme. Aucun mammifère ou aucun oiseau n'est prêt à se sacrifier pour le bien du groupe. Ce n'est pas le cas des insectes sociaux.
Les soldats termites par exemple. En cas d'attaque, certains en mordant leur ennemi, y laissent leur vie : la glande à venin est si grande qu'elle s'étend jusqu'à l'abdomen. Lors de la morsure, le soldat contracte violemment sa paroi abdominale, qui explose, et inonde l'adversaire. Les abeilles également sont capables de comportements kamikazes : une piqûre d'abeille n'est rien d'autre qu'un suicide puisque l'abeille laisse, avec son dard, une partie de son abdomen et meurt peu après.
Comment l'évolution a-t-elle pu sélectionner de tels individus ! Car "habituellement", chaque individu cherche à obtenir le meilleur succès reproductif possible : l'égoïsme est normal.
Des liens de parenté atypiques
Pas chez les insectes sociaux. Chez eux, on parle de sélection de parentèle et non pas de sélection individuelle. En effet, mis à part le couple royal, les individus sont stériles. Or, que ce soit dans une fourmilière, une ruche ou une termitière, toutes les ouvrières ont la même mère. De plus, les mâles sont issus du développement d'ovules non fécondés, tandis que les femelles sont bien "fabriquées" grâce à des ovules fécondés. Par ailleurs, les mâles sont haploïdes, c'est-à-dire qu'au lieu de posséder chaque chromosome en double comme les femelles, ils n'en possèdent qu'un exemplaire.
Conséquence directe de cette haploïdie, tous les spermatozoïdes d'un mâle sont identiques. Or, un mâle n'insémine qu'une femelle. Du coup, toutes les filles de cette femelle ont un patrimoine génétique proche. Plus proche que si le père avait des spermatozoïdes différents.
Ainsi, 2 s½urs humaines ont en moyenne 50 % de gènes en commun. Tandis que 2 s½urs abeilles ou fourmis en ont 75 %. Finalement, chez les insectes sociaux, les s½urs sont génétiquement plus proches que les mères et filles entre elles !
Dans cette situation, le succès reproductif indirect des ouvrières qui élèvent leurs s½urs est supérieur au succès reproductif dont elles bénéficieraient en ayant elles-mêmes des filles. Finalement, l'altruisme de reproduction manifesté par les ouvrières qui renoncent à pondre est, du point de vue génétique, très égoïste !

